L’anticipation de la demande en métaux stratégique

Pour anticiper les évolutions de la demande d’un métal mineur, la démarche générale d’analyse consiste à étudier les marchés et perspectives de chacun de ses usages, puis d’en déduire les conséquences prévisibles sur la demande globale du métal considéré. Cette section fournit les conseils généraux et principes de base pour cadrer cette démarche, chaque métal devant bien évidemment faire l’objet d’une analyse minutieuse et intégrant chacune de ses spécificités.

De la consommation finale à la demande pour un métal mineur, les rouages clefs

Pour la clarté des propos, nous employons ici les termes consommateurs et acheteurs de façon bien distincte, pour opérer une claire distinction entre les consommateurs des produits finaux et les professionnels qui oeuvrent dans les services achat des entreprises industrielles.

C’est bien, in fine, la demande pour les produits finaux, et les perspectives de leurs marchés, qui déterminent la demande des métaux mineurs qu’ils incorporent. Pour prévoir les conséquences de l’évolution de la première sur la seconde, il est important de bien comprendre les rouages qui mènent de l’une à l’autre. Ils peuvent, selon les situations, amortir les répercussions de l’une sur l’autre, comme en amplifier les effets.

Dans cette optique, un facteur capital doit être considéré lors de l’analyse : le taux d’incorporation du métal dans le produit fini.

S’il est présent à des doses très faibles, la demande sera très peu élastique à l’augmentation de son cours. S’il est de plus particulièrement critique, la seule véritable crainte des industriels sera alors le risque de pénurie. Lorsqu’il se profile, il est alors fréquent d’assister à des phénomènes d’emballement des acheteurs, conduisant à une véritable explosion des cours.

Pour les métaux critiques, les métaux rares incorporés à des doses élevés, l’élasticité à l’augmentation des cours sera en revanche beaucoup plus forte. En cas de hausse prolongée et structurelle, les industriels sont de fait beaucoup plus enclins à la quête de sobriété ou à la recherche de substituts.

Source : « Les enjeux des métaux stratégiques : le cas des Terres rares » – Rapport enregistré à la présidence du Sénat le 23/08/2011.

A la fin des années 90, le palladium était porté par ses applications pour les pots catalytiques. Au cours de l’année 2000, les cours ont connu une hausse très importante artificiellement provoquée par Norilsk. Ce dernier, principal producteur mondial et en situation de monopole, a mis en place une stratégie de rétention pour provoquer cette hausse. Une stratégie qui s’est finalement révélée contre-productive, car l’envolée fut telle que les constructeurs automobiles se sont très rapidement tournés vers le platine, provoquant alors l’effondrement des cours du palladium. Pour cette application, l’importance du coût du métal catalytique par véhicule (chiffré à plusieurs centaines d’euros) était telle qu’elle a entraîné une riposte rapide des industriels.

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Pour un produit donné, les différents acteurs de la chaîne de valeur globale doivent être considérés avec attention.

Pour un nombre croissant de produits et applications, les modèles économiques présentent aujourd’hui des chaînes de sous-traitance en cascade qui impliquent toujours plus d’acteurs différents. C’est particulièrement le cas pour les produits très sophistiqués, dont les différents composants se révèlent parfois eux-mêmes des produits complexes mobilisant chacun différentes chaînes de sous-traitance dédiées.

Dès lors, beaucoup d’industriels disposent d’une visibilité restreinte des métaux et ressources minérales qui entrent dans la composition de leurs produits, et ignorent parfois les facteurs de risque qui peuvent affecter leurs chaînes d’approvisionnement. Dans le contexte de la généralisation des concepts de « juste à temps » et de « zéro stock », ils se retrouvent alors parfois complètements démunis et contraints de payer le prix forts en cas de pénurie.

Comprendre la hausse structurelle de la demande

D’une manière générale, le marché des matières premières connaît actuellement une période de hausse structurelle de la demande, avec comme moteur principal la croissance des marchés émergents. C’est d’ailleurs l’un des facteurs qui conduit nombre d’analystes à parler de « super-cycle » pour les matières première actuellement.

Pour les ressources minérales, la hausse est sans précédent. En vingt ans, les métaux majeurs ont connu un doublement de leur production mondiale, et certains spécialistes estiment même que nous produirons, dans les vingt ou trente prochaines années, une quantité de métaux plus importante que pendant toute l’histoire de l’humanité.

Pour appréhender la répercussion de la croissance des marchés émergents sur la demande des métaux mineurs, il faut prendre en compte le stade de développement des pays concernés, car le cocktail des métaux dont un pays a besoin évolue à mesure qu’il développe ses activités économiques.

Dans un premier temps, lorsqu’un pays connaît une forte urbanisation, et qu’il développe ses infrastructures, ce sont surtout les métaux ferreux et cuivreux qui sont particulièrement sollicités, puis l’aluminium et le zinc. A ce stade, quelques métaux mineurs tirent leur épingle du jeu, en particulier ceux qui entrent dans la composition des alliages indispensables à ce stade, par exemple pour la construction des buildings, usines et infrastructures. Le dynamisme du secteur de la construction dans ces pays se répercute ainsi par exemple sur le marché du niobium, utilisé pour la confection d’aciers spéciaux au ferro-niobium. Le développement industriel de la Chine a pour sa part entraîné la demande pour les métaux destinés à la réalisation d’usines et de machines de production, par exemple le tungstène, largement utilisé pour la fabrication d’outils de coupe et d’usinage.

Par la suite, sous réserve d’une redistribution des richesses produites, le développement économique favorise l’apparition d’une nouvelle classe moyenne, et donc d’un nouveau marché pour les produits grand-public. Dans une étude récente, l’institut McKinsey estime que, à l’horizon 2030, ce sont près de 3 milliards de nouveaux consommateurs qui auront rejoint la classe moyenne.

Une fois que les pays sont avancés dans leur développement, et qu’ils disposent d’un parc de construction important et de leurs différents réseaux et infrastructures, leur besoins pour les métaux liés à ces secteurs se réduit donc largement. Ils représentent à ce stade un marché important pour la consommation de produits finaux, qui alimente la demande pour les métaux mineurs impliqués dans les produits de masse. A ce stade, les grandes orientations politiques des pays concernés gardent de l’importance sur la demande future de certains métaux mineurs, en particulier les politiques énergétiques et environnementales, les choix liés à la défense ou l’installation de nouveaux réseaux de télécommunication.

Les enjeux de la demande en chiffres…

  • +75 % : Entre 2010 et 2030, la demande d’acier pourrait croître de près 75%.
    10 fois plus vite et pour cent fois plus de personnes : En Chine, la croissance du revenu moyen par habitant est dix fois plus rapide que celle enregistrée au Royaume-Uni durant la révolution industrielle… Pour une population près de 100 fois importante.
  • 3 milliards : En 2030, la classe moyenne devrait compter 3 milliards de consommateurs supplémentaires.
  • 2,5 fois de la ville de Chicago : Chaque année, la surface au sol disponible en Chine augmente d’une taille équivalente à 2,5 fois celle de la ville de Chicago, espaces résidentiels et commerciaux compris.
  • 750 millions d’habitants : En Chine et en Inde, les villes devraient accueillir plus de 750 millions d’habitants supplémentaires d’ici 2030.

Source : McKinsey Global Institute. “Resource Revolution: Tracking global commodity markets”. Septembre 2013.

La montée en puissance des métaux mineurs

Dans ce contexte de hausse globale de la demande de matières minérales, la démultiplication des applications et la hausse des quantités incorporées sont des facteurs de croissance supplémentaires important à considérer pour l’analyse des marchés des métaux mineurs. En effet, les filières qui font la croissance, comme l’informatique et les télécommunications, les énergies vertes ou le véhicule du futur, nécessitent le développement de nouveaux matériaux qui mobilisent une gamme accrue de métaux mineurs, et des proportions généralement croissantes.

De nouveaux relais de croissance sont à prévoir, car cette tendance se confirme dans les technologies émergentes, d’autant que les métaux mineurs n’ont pas encore dévoilé toutes leurs propriétés. Pour certains, les situations de pénurie qui se profilent pourraient conduire à la mise en concurrence des différentes filières industrielles qui les utilisent, et donner lieu à des arbitrages, de nature économique ou politique, avec par exemple la constitution de stocks pour les applications les plus stratégiques.

Savoir anticiper les violentes explosions de la demande

Avec la globalisation des échanges, certains produits innovants, notamment les produits high-tech, sont achetés par tout le monde, en même temps, et aux quatre coins de la planète. Pour les métaux mineurs qui sont incorporés dans ces produits, cela se traduit par des hausses alors fulgurantes de la demande. Lorsque la diffusion est très massive, et que le métal est très rare sur le marché, de véritables situations de pénurie peuvent se produire, conduisant parfois à des hausses des cours à trois chiffres… La dernière décennie a par exemple connu l’avènement des smartphones et tablettes, avec des répercussions importantes pour les nombreux métaux mineurs embarqués dans ces produits high-tech, par exemple le gallium très prisé par l’industrie des semi-conducteurs.

De nouveaux relais de croissance sont à prévoir dans un futur proche pour la demande de certains métaux. Les industries des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) ne cessent d’innover, et alimentent la demande pour les nombreux métaux mineurs indispensables et insubstituables dans ces applications.

Ces progrès se traduisent par la multiplication des appareils chez les consommateurs, mais aussi par le réalisation des infrastructures requises, qui demandent généralement elles aussi des métaux mineurs. Par exemple, le déploiement des réseaux de fibres optiques a des conséquences très importantes sur la demande du germanium, car cette application représente 30 à 50 % de la demande mondiale (source : BRGM).

Les enjeux environnementaux vont également avoir un rôle grandissant sur l’évolution à la hausse de certains métaux. En effet, les technologies développées pour réduire les impacts écologiques sont généralement très friandes de métaux mineurs. C’est particulièrement le cas pour certaines filières de production d’électricité renouvelable, notamment l’éolien et le photovoltaïque, et pour le secteur automobile, dont les véhicules hybrides et électriques semblent promis à une diffusion massive.

bubble2L’évolution des technologies automobiles, et notamment la forte pénétration des véhicules électrique et hybrides annoncée, pourrait avoir comme impact sur la demande de néodyme et de lithium une augmentation de 120 à 200 fois la demande enregistrée en 2010 pour ces ressources.

Source : Resource Revolution: Meeting the world’s energy, materials, food, and water needs, McKinsey Global Institute and the McKinsey Sustainability and Resource Productivity Practice, November 2011.

Savoir anticiper les baisses de la demande

Si le contexte s’avère, à l’échelle globale favorable pour la croissance de la demande des métaux mineurs, il est important de suivre avec attention les facteurs d’influence baissière, qui peuvent, selon leur importance, amortir ou inverser la tendance à la hausse.

On peut distinguer deux grands types d’événements dont les conséquences peuvent conduire la demande d’un métal mineur à la baisse :

  • Les événements qui induisent une baisse de la demande du produit final, notamment le renouvellement des technologies et les phénomènes d’obsolescence.
  • Les événements qui induisent une baisse (ou même la disparition) de la demande du métal dans le produit final, par exemple les travaux de R&D pour réduire son emploi ou lui trouver une matière de substitution, ou encore les législations environnementales qui peuvent interdire ou limiter le recours à certaines substances.

Concernant les efforts de réduction des quantités de matière incorporée, c’est un axe de recherche assez naturel des entreprises, car associé à des réductions des coûts, aussi beaucoup d’efforts y ont déjà été consacrés. C’est notamment le cas dans la filière des NTIC, profondément marquée par la miniaturisation constante des composants, et la fameuse « loi de Moore » (prédisant la hausse jusqu’à présent continue et exponentielle des performances de l’informatique.

Pour la recherche de substituts, la situation diffère selon le métal considéré. Il est important de suivre les travaux qui portent sur la recherche de substitut à l’échelle de la matière, mais aussi à l’échelle du produit final, car, pour les métaux mineurs très spécifiques et non substituables, c’est à cette échelle d’ensemble que les substitutions peuvent néanmoins s’opérer.

Lorsque des substituts performants existent, ce sont les cours qui arbitrent les décisions des acheteurs industriels, mais bien souvent le substitut se trouve être un autre métal mineur. Dans beaucoup de cas, du fait des propriétés uniques ou presque de certains métaux mineurs, aucun substitut n’est envisagé à court terme, à moins d’accepter des dégradations importantes de performances.